“Je prends mon passeport ?
– Non, prends ta carte d’identité seulement. Si on le perd ou qu’on se fait voler à la soirée, on est foutu pour la Tanzanie.”

Alors que ma réponse me semblait sensée, elle m’a conduite à une arrestation sans autre forme de procès trois heures plus tard.

Nous nous rendions avec Byron à une soirée d’élection étudiante (et oui, cela suscite un plus grand intérêt au Kenya!) de la Moi University School of law, à Eldoret. Petite ville étudiante assez paisible, Eldoret est la ville la plus proche du camp d’entraînement de coureurs internationaux de longues distances ; plusieurs champions du monde kenyans viennent de la région et de nombreux européens viennent s’y entraîner.

Nous sommes donc partis pour cette soirée étudiante et nous savions que nous allions probablement boire et danser ; nous ne voulions donc pas risquer de perdre notre passeport à la soirée. Cette dernière mis du temps à “décoller” ; nous devions retrouver l’une des amies de Byron qui était finalement dans une soirée dans un bâtiment à côté. Je préviens Julie que Byron et moi nous rendons dans l’autre soirée et que nous serons de retour dans 20 minutes. Grave erreur.

Attrapé comme un lapin sortant du terrier

Accompagné de Byron et de 4-5 de ses amis, tous en étude de droit, je marchais dans la nuit noire, la rue n’était éclairée que par nos GSM. D’un coup, la lumière d’une lampe torche, une voix autoritaire, “passeport”. Cela sent le roussi mais avec beaucoup d’assurance, je tends ma carte d’identité belge. “No. Passeport”. “My passeport is at home.”

Le métal des menottes entoura mes poignets aussi rapidement que Lucky luke aurait tué son ombre. Le policier le plus expérimenté les avaient déjà préparées, j’étais arrêté et la discussion entre les étudiants et les policiers commença. Je fus surpris du déroulement de l’arrestation : j’étais menotté mais je n’étais pas emmené à l’écart du groupe, Byron et ses amis arguant que je n’étais pas un supposé terroriste (raison de mon arrestation) mais un ami venu à la soirée avec eux. Pendant la discussion, nous avancions lentement, sans destination précise.

Ayant quelque liberté, et l’esprit clair, j’en ai profité pour donner toutes mes cartes bancaires et mon GSM à Byron, lui demandant de cacher Julie : oui, j’ai vite compris que Julie risquait de se retrouver à mes côtés vu que je lui avais dit de laisser son passeport à la maison.

Destination inconnue et Julie en vue…

Les policiers ne me répondaient pas lorsque je demandais où nous allions (je m’attendais à aller au poste de police et je voulais que Julie sache où j’étais). Byron et ses amis ont pris plusieurs témoins à partie pour prouver que les étudiants me connaissaient.

Une voitura arriva à notre hauteur à une intersection, et s’arrêta : un chauffeur, plusieurs personnes dont un étudiant habillé d’un beau veston et d’une écharpe ouverte, que j’avais déjà repéré à la soirée. Byron discute avec les policiers et ce dernier. Par la suite, j’appris qu’il était le candidat à l’élection étudiante et qu’il était le neveu de la famille du gouverneur du district (enfin, si j’ai bonne mémoire). Rien n’y fit : nous continuions d’avancer, nous rapprochant de la route principale. Je n’avais toujours pas de réponse à ma question “where are we going?” que je répétais sporadiquement avec une voix posée. Je savais qu’il ne fallait pas paniquer.

Byron était encore à la voiture. Nous étions à une vingtaine de mètres de là. Julie arriva, les lumières de la voiture ouverte semblait n’éclairer que cette seule blanche habillée avec des habits clairs. Je voulais lui crier de partir mais je ne voulais pas attirer l’attention. J’ai chuchoté à l’un des étudiants que Julie était à la voiture et qu’il devait l’amener à l’abri. Même quand tu ne crois pas en Dieu, tu pries très fort qu’elle ne soit pas vue.

Trouve la banane, tu trouveras mon passeport

Byron convint avec les policiers qu’il allait chercher mon passeport pour prouver ma bonne foi.

En résumé : demande à un anglophone de trouver une “banane” grise claire lorsque cela ne s’appelle pas comme ça en anglais et que cela se passe par téléphone arabe. Il lui a fallu environ 1h pour aller chez lui (à 5minutes), trouver enfin mon passeport et revenir. Pendant ce temps-là, deux autres personnes se sont faites arrêter car elles n’avaient pas leur carte d’étudiant : un étudiant et une autre personne (apparemment il avait une machette… mais c’est plutôt normal au Kenya en même temps, surtout dans les villages).

Les policiers me posèrent quelques questions, les amis de Byron parlèrent également avec les policiers. La situation était un peu étrange : les policiers semblaient s’impatienter et il devenait pressant de trouver le passeport d’une part ; d’autre part, les policiers étaient détendus lorsqu’ils me parlaient et ils me dirent que je devais comprendre, qu’ils faisaient leur boulot.

Quand le passeport en ordre ne suffit pas…

Byron revint avec mon passeport et mon visa qui précisait : “one single journey”. C’est là que les choses devinrent étranges. Le policier martela que cela voulait dire que j’aurais dû quitter le territoire le jour-même. On a eu beau lui montrer qu’il était marqué “ne peut pas excéder 90 jours” sur le visa et que sur le site du gouvernement, il y avait la même information ; le policier ne voulait rien entendre.

… il faut se résoudre à payer un bakchich

Alors que j’avais bien précisé à mes amis que je ne voulais pas qu’ils paient un bakchich (tout était en ordre après tout !), l’un deux à donner 1000 shillings (10 euros), 500 shillings à chacun des policiers. Pour un jeune kenyan arrêté, étudiant mais sans sa carte, il n’en a coûté que 500 shillings.

Après avoir reçu cet argent, les policiers sont devenus mes meilleurs amis, sympathisant et me disant que je devais comprendre, qu’il ne faisait que leur boulot et que je devais aller m’amuser. Moi, je ne comprenais rien, je n’avais pas vu la transaction financière. Il était 1h du matin et je venais de passer 90 minutes menottés et je n’avais qu’une seule idée en tête, retrouver Julie qui devait s’inquiéter de ne pas me voir revenir.

Les étudiants étaient furieux : ils sont étudiants en droit et savent qu’ils ne peuvent rien faire contre cette corruption. Byron n’a pas voulu utilisé son nom, apparemment bien connu au Kenya car son père et son frère sont des avocats de renom. La police a menacé de me reconduire à la frontière alors que, d’après plusieurs étudiants, ce n’est pas de son ressort, de son autorité. Pourtant, ils le savent, le changement va encore mettre du temps, des réformes doivent encore avoir lieu. Le Président doit encore répondre à des accusations de crime lors des violences post-élections de 2007, accusations émises par la Cour pénale internationale.

Les policiers ont gâché cette soirée pour une dizaine de personnes et ont montré un bien moche côté du Kenya. “Pour des mauvais côtés au Kenya, il y a tellement de bons côtés au Kenya” : ce soir-là, on n’a pas vu un beau côté. Les jours suivants, nous sommes allés voir la famille de Byron et nous avons assisté aux festivités pour le centenaire du temple sikh de Kisumu, puis nous sommes revenus à Nairobi où nous étions invités par Christian Turner (Haut commissaire britannique) et Claire à venir passer quelques jours à la Résidence. La confiance et les bras ouverts reçus par les uns et les autres, ce sont des merveilleux côtés du Kenya, tout comme notre séjour à Heshima chez John et sa famille.

Se faire arrêter à Eldoret au Kenya
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