Les vignes à Odenas, dans le Beaujolais

Bonne nuit !

Nous sommes dans le noir, aucune fenêtre. Une quinzaine de personnes, tels des illégaux dans un camion aux abords de la frontière. Je ne comprends pas ce qui se dit. Quelqu’un allume son téléphone, éclaire le fond de la camionnette, appuie sur un bouton : une lumière jaunâtre et faible éclaire les premiers rangs. Un autre allume la deuxième lampe : nous pouvons nous voir. Les rires gras d’une petite nuit et les discussions incompréhensibles sont plus présentes à présent.

vendanges : camionnette dans les vignes du Beaujolais

Je suis dans la camionnette de location dans laquelle les employés du vignoble ont installé des bancs dans la longueur du coffre et contre la paroi qui nous sépare du chauffeur ; au milieu, des seaux empilés séparent les deux bancs et nous permettent de nous tenir. Nous chavirons au rythme des accélérations, freinages et virages pour arriver à la première vigne. La camionnette s’arrête, nous sommes arrivés. Les portes sont ouvertes. Instinctivement, certains sortent les seaux ; moi, je suis le troupeau. Ce sont mes premières vendanges…

6h30, on déjeune à la française, 7h15 le travail de vendanges commence

Les troupes s’étaient levées à 6h15 ; j’avais mis mon réveil mais je ne l’avais pas entendu à cause de mes bouchons pour ne pas entendre la trentaine de personnes qui faisaient connaissance au rez-de-chaussée de la baraque rustique. Certes, on remarque que des efforts ont été entrepris récemment, apparemment, pour offrir des douches et des toilettes rénovées.

Nous sommes huit personnes dans notre chambre. Mixte, elle est composée de quatre lits superposés qui ont moins d’un mètre d’écart pour toute intimité. Je me suis réveillé vers 3h du matin en sueur. Tout le monde dormait, je manquais d’air et j’avais soif ; sans doute que je ne m’étais pas hydraté suffisamment pendant mes 60km à vélo. Il faudrait qu’on garde la fenêtre ouverte à l’avenir.

Réveil le matin dans les vignes du Beaujolais

En route pour le château, où nous prenons une le petit déjeuner dans une annexe à droite du bâtiment principal. Et là, on comprend ce que c’est un “PETIT-déjeuner” : rondelles de baguette, confiture, café ou thé. Du sucre et du lait. De l’eau froide également. C’est tout. Je bavarde avec les ouvriers du château pour ne pas y penser ; je pense déjà au goûter qu’on aura vers 9h30 et qui me semble trop loin.

Le parking du château et les vignes du voisin, Odenas, Beaujolais

Si le travail dans les vignes commence officiellement à 7h30, nous avons pour consigne d’être au parking à 7H15 pour nous emmener à la vigne dans les camionnettes. Le travail, c’est le travail et on doit commencer au plus tard à 7h30.

Récolte 2015 dans le beaujolais, du raisin mûr pour un vin de qualité mais pas une grande quantité de grappes

Certains ceps ne donnent pas ou peu de raison. Première récolte dans cette vigne du Beaujolais

Les premières vignes ne sont pas très charnues : on le sait, il a fait chaud et il n’a pas assez plu : peu de raisins cette année mais apparemment, très sucrés grâce au soleil, ce qui promet un vin de bonne qualité. On m’attribue la première ligne. Pas de consignes : je ne sais pas ce que je dois prendre et laisser et je m’adresse à Patrick avec qui je partage la ligne. Patrick est le seul français qui loge au château avec nous, dans un bâtiment à part mais à proximité du nôtre ; il y est seul et ça lui permet de dormir tranquillement. Lui, ça fait cinq ans qu’il vient au château mais ça fait 35 ans qu’il vendange pour le propriétaire du château ; il avait travaillé dans d’autres vignes dans une autre localité auparavant. Il a fait des pieds et des mains pour travailler ici cette année : il travaille pour un supermarché dans la sécurité et la maintenance et dans sa vie, il en a pas mal bavé : parti tôt de la maison, il sort maintenant la tête de l’eau après avoir été surendetté car il a été plumé par deux femmes, “je suis trop gentil, je fais confiance trop facilement” me confia-t-il.

La pause goûter de 9h30 et son pinard

La partie que nous effectuons est rapide, je me suis dit “ah ben, oui c’est une mauvaise année de vendanges en terme de quantité mais ça ne semble pas aussi physique que ce qu’ils laissent tous penser”. Une fois cette partie de terrain finie, nous remontons dans les camionnettes pour quelques minutes. Deuxième puis troisième zone : la pause.

On commence à avoir un peu mal au dos mais ça va. Sur une grosse boite en plastique, on retrouve des petits contenants : fromage, saucisson et jambon. Les végétariens et intolérants au lactose n’ont qu’à bien se tenir. Dans une autre boite, du pain. A côté, des bouteilles de vin sans étiquettes. Dans le camion, les géricanes d’eau.

Du vin ? Oui oui ! J’avais entendu parler de cette tradition et finalement, ça ne fait pas de mal. Bien entendu, on fait attention, on le coupe avec de l’eau (et oui). Le vin est plutôt quelconque, assez acide. Je pense que c’est le pinard que le château ne peut pas vendre, une partie des vendanges de l’année précédente qui n’a pas tournée comme il faut et tant qu’à faire, autant l’écouler.

certaines lignes de raisin sont plus fournies que d'autres

Retour à la vigne, premières contractures

A la fin de cette demi-heure de pause non payée, on retourne aux vignes.

On fera encore deux ou trois “lignes”. Il commence à faire plus chaud et des premières conversations en espagnol et polonais se font entendre dans les vignes. Ou peut-être est-ce du lituanien ? Je n’ai pas le temps d’admirer le paysage ; je me concentre sur mes vignes. A la fin de la matinée, on change de style de vignes. Si au départ, on faisait des vignes bien alignées, accrochées à deux fils de fer qui nous délimitaient bien “la ligne” à faire, notre dernière ligne était un rang de ceps plutôt désordonné et sans fils de fer. Trapus, peu fournis, les ceps connaissaient leur première vendange. “Ils ont été plantés il y a trois ou quatre ans” me confie Patrick.

Midi, 1h30 de pause ?

Midi, le chef nous dit de remballer nos affaires. On finira cette partie plus tard. On retourne dans les camions. Il fait chaud, sombre et cela parle peu. Les corps ont commencé à souffrir.

On arrive à 12h10. Un balai incessant de va-et-vient dans un contenaire gris avec deux portes. On se lave le visage, les avant-bras. Cette eau fraîche permet à la température du corps de diminuer. Par la suite, je verrai ce rituel comme une manière de se laver de la partie de journée ; de dire “elle est finie, elle est derrière moi”.

Etirements pendants les pauses des vendanges

La porte de la cuisine n’ouvrira que vers 12H15-20. Nous mangeons comme des affamés. Je prendrai du vin, juste un peu, car j’ai peur d’être saoul. Le repas est copieux mais quand même moins enthousiasmant que la veille ; il reste toutefois bon et je remercie la cuisinière pour les plats qu’elle nous a concocté.

réfectoire du château, vendanges2015

Les gens se placent à table en fonction de leur langue, à l’exception de l’Islandais (casquette rouge) qui est venu avec des amis polonais. La fatigue se lit sur les visages

Nous sortons de table vers 12h50-55. Si la pause se finit officiellement à 13h30, on a été prévenu qu’on embarquait dans les camionnettes à 13h15. Il nous reste donc 20 minutes pour nous reposer un peu. Les Espagnols s’étirent tandis que les Polonais et les Lituaniens se mettent à l’ombre à côté du contenaire. Je me mets à l’extérieur pour ne pas gêner la cuisinière qui doit laver les tables et je commence à écrire cet article.

L’après-midi : champs du calvaire et chants du courage

A 13h15, tels des bovins pour abattoir, on entre à la file indienne dans la camionnette. Lorsqu’on sort de la camionnette, une chaleur étouffante venant tant du ciel que de la terre, et un soleil aveuglant nous accueille. Je comprends que la “partie de plaisir” (relative) qu’on a connue le matin est loin derrière nous, évacuée avec l’eau utilisée dans les préfabriqués pour se laver.

Les premiers courbatures de dos pour aller ramasser le raisin qui frôlent le sol donnent le ton : j’aurais dû m’étirer ! Le reste de la journée est une lente agonie, où je me transforme doucement, au fil des quart d’heures qui ne passaient que trop lentement, d’un presque trentenaire avec 10-15kg de trop à un vieux papy qui peine à se redresser. Ma genouillère d’occasion, qui m’avait été donnée par Simon rencontré dans les Monts lyonais, me faisant mal (faut la mettre à l’endroit aussi !), j’évite de mettre le genou à terre et préfére me courber le dos. Dans le même temps, nous continuons avec cet arbre très bas, avec de nombreuses grappes cachées par le feuillage. On passe notre temps à chercher, je n’arrive pas à prendre plusieurs grappes dans les mains comme les employés du domaine. Je remarque que certaines positions me font plus mal que d’autre ; me tenir un rien courbé pour prendre les fruits juste à côté de moi me provoque davantage de douleurs que de m’étendre pour prendre une grappe éloignée (sûrement une sorte d’étirement bénéfique ?).

Des cèpes très feuillus et bas

Ils peinent moins que moi mais je me doute qu’ils souffrent. Le silence dans la vigne m’intrigue mais n’est pas pesant ou inquiétant : est-ce que les autres souffrent également et se concentre sur la vigne et leur dos, quasiment religieusement, afin d’économiser leurs forces ?

Dans l’après-midi, la Polonaise qui est dans ma chambre, me signale que j’ai ronflé pendant la nuit. Je suis gêné ; j’étais allé dormir tôt et je l’avais prévenue qu’en principe, je ne ronflais pas et que si c’était le cas, elle pouvait me frapper. Etait-ce la fatigue du vélo de la veille ? Ai-je dormi sur le dos ? Est-ce la chaleur, l’endroit qui m’encombre un peu le nez ? Les bouchons dans les oreilles ? J’étais un peu gêné.

 

La pause de l'après-midi, la tête dans les vignes pour se protéger du soleil

J’accueille le dernier coup de sécateur de ma ligne et la pause de l’après-midi d’une joie jouissive. On en profite pour se décontracter les muscles et se protéger du soleil.

Les deux dernières heures, l’ambiance est plus décontractée ; les espagnols et le Polonais commencent à se parler ; les vignes sont plus fournies et on commence à utiliser des porteurs qui zigzaguent entre les ceps.

On n’a pas le temps de discuter ; on verse, on dit merci ; un lituanien fait “glu glu glu glu glu” lorsqu’il déverse son seau ; on esquisse un rire étonné. Les Espagnols commencent à chanter. Dans la dernière vigne de la journée, je profite de la bonne humeur ambiante pour prendre quelques photos furtivement et j’enclenche la caméra de l’appareil pour capter du son.

fin de la journée, vue sur le château Pierreux, Odenas

Après les vignes, ça parle de vignes

17h30, on retourne au camion ; on finira le reste de la vigne demain. On s’habitue à la faible lumière à l’intérieur du véhicule mais il fait chaud. On est bringuebalé de gauche à droite, au rythme des chemins accidentés. On nous dépose : je ne reconnais pas le château. On nous a déposé à notre dortoir. Je vois une jeune polonaise, essuie (serviette de bain) à la main, descendre les escaliers et s’extasier “I am first” à la douche. Il y a quatre douches ; nous sommes 25-30 personnes. Je suis crevé, je décide que je vais prendre le temps.

Adriana sort son tapis de yoga. Elle est espagnole et nous avons passé deux heures à parler la veille : elle avait vécu en Belgique pendant 18 ans (d’où sa maîtrise de la langue française, sans accent notoire) ; elle avait quitté l’Europe pour étudier six mois au Brésil. Elle y restera quatre ans, laissant une maison dans la forêt et un petit ami qui n’était pas prêt à s’engager davantage. En revenant en Europe, elle a décidé d’aller en Espagne. “La Belgique n’est pas mon pays, je ne sens pas de forte connexion ; tous mes amis de l’école européenne vivent maintenant dans leur pays ou à l’étranger. Mon père travaille maintenant en Espagne pour le Parlement européen”.

Bavarder, boire de l’eau, regarder les photos prises, prendre sa douche : 18h45 arrive bien vite. Les Espagnols ne parlent pas français, à l’exception d’un, plus réservé, et d’Adriana. Ils profitent de cette heure avant le repas pour regarder le contrat de travail et des documents de Pôle-Emploi ; cela parle aussi du prix pour les repas (17euros par jour).

le logement pour les vendangeurs, château Pierreux, Odenas

Les Polonais sont à table à 19h, tout comme la moitié des espagnols. Les boss nous rejoignent vite. D’autres Espagnols mettent plus de temps à arriver. Cela parle pas mal à table mais il n’y a pas de grands éclats de rire, pas de blagues qui fassent rire toute une tablée : les corps sont fatigués et contents que cette journée se soit bien passée. Je suis à la table avec les autres employés du château ; un peu naturellement, car nous parlons tous français et qu’ils me voient comme un Français (je n’ai pas d’accent prononcé, juste quelques mots qui démasquent ma belgitude mais j’ai appris à ne pas les utiliser).

Le monde viticole indiustriel : des blagues grasses et remarques sur les étrangers et leurs différences

Les blagues grasses fusent ; je ne fais pas mon effarouché et j’en remets une couche sur les français lorsqu’on attaque MA Belgique. Soudain, l’un des employés regardent à la table d’en face…

Ah, mais elle a des poils sous les bras ! Bon, après ça on nous reprochera encore les blagues sur les Portugais.

Une jolie espagnole avait des poils sous les bras. Pas long, je la soupçonne même de les tailler, comme un signe de défiance à la société du sans poil mais à sa volonté que cela reste esthétique. Du moins, c’est ce que je fais donc je l’interprète pour elle de la même manière…

Un autre est très poilu, un autre a une souplesse incroyable. Toute différence est passée en revue, tout ce qui dépasse est analysé. Je ne m’en préoccupe pas trop ; je considère souvent qu’en France, on juge souvent plus les différences ; je comprends aussi vite qu’on est dans un terreau de la droite, quand j’entends dire “Désolé mais je suis patriote” par exemple. Moi, je suis assimilé aux Français à leur yeux, je le comprends vite. Ils blaguent bien quelque peu sur la Belgique, je leur fais ma traditionnelle blague sur les toilettes françaises (et le commentaire systématique “ah oui, c’est quand même un peu vrai”) et ça calme tout le monde sur notre possibilité à pouvoir recevoir et à donner. On reste plus longtemps que mes camarades du dortoir.

Je demande où je pourrais avoir internet ; à Belleville, à 9 km. Je n’irai pas ce soir. Cet article que j’écris sur la première journée de vendange n’est de toute façon pas fini, les photos ne sont pas traitées. Je rentre au dortoir par cette même route de 800 mètres qui contourne château et vignes.

Quand le repas est fini, il est temps d’aller dormir

Tous parlent à l’extérieur du dortoir, par groupe linguistique ; l’ambiance est bon enfant, tout le monde est assis là où il y a une place (chaise, banc, escalier, banc improvisé, etc.). Je regarde ces groupes. Je vais chercher une paire de bouchons pour les oreilles que j’avais promis à Adriana. Je les lui tends et lui dis “je suis fatigué, je vais dormir”. Il est 21h30 mais je suis épuisé et je profite de n’appartenir à aucun groupe pour “m’auto-justifier” que je vais dormir. Les deux jeunes Polonais se couchent également dans cette petite chambre surchargée de lits et je leur rappelle qu’ils peuvent me frapper si je ronfle. Soupçonnant la culpabilité des bouchons d’oreilles, je me suis décidé à ne pas les mettre cette nuit.

Le temps de toucher l’oreiller que je me suis fait avec mon sac de couchage (j’ai aussi un “sac à viande” et je sens qu’il va faire chaud), et de cligner trois fois des yeux et je rejoins Morphée dans un sommeil lourd.

1h30 du matin. J’entends Adriana se lever pour aller aux toilettes. Je ne parviens pas à dormir ; je dois aussi y aller. A 2h, je me décide à descendre. J’ai un peu mal au dos et aux cuisses. Demain, je vais payer les étirements que j’aurais dû effectuer au lieu d’écrire cet article. Demain c’est mercredi ; et dimanche, c’est le jour de relâche, s’il ne pleut pas lundi ou mardi. Il reste moins de 4h avant 6h15. Retournons dormir.

vignes d'Odenas, Beaujolais, Rhone Alpes, France

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